Aider un ami en deuil

Aider un ami en deuil

Aider un proche à surmonter son chagrin, c’est d’abord de l’écoute et de l’empathie. Mais c’est aussi savoir qu’il traversera cinq étapes incontournables : le choc, le refus, la colère, la dépression, l’ acceptation.

Votre compagnon est prostré sur une chaise. Il vient d’apprendre le décès de son père. “Tu sais, il était très âgé et puis sa vie a été bien remplie”, balbutiez-vous… Votre collègue a perdu son enfant l’an dernier et la date anniversaire approche. Pour lui prouver que vous n’avez pas oublié, vous évoquez avec douceur cet événement tragique. “Je ne veux pas en parler”, rétorque-t-il agacé. Un jour ou l’autre, à l’heure où la mort choisit de faire irruption dans notre entourage, nous sommes renvoyés à nos limites et à notre impuissance. Comment faire face au chagrin de l’autre ? Comment aider celui qui est en deuil ? Aucun guide pratique ne pourra indiquer la “bonne” conduite à adopter, pour la simple raison qu’il n’existe aucune norme en ce domaine.

Cependant, on connaît chaque jour davantage le cheminement intérieur que la perte d’un être cher impose. Les psychanalystes, dans la lignée de Freud, considèrent d’ailleurs comme un “travail” ce “processus interne de renoncement échelonné” (Deuil et mélancolie, in Métapsychologie, Puf, 1996) qui envahit à des degrés divers les endeuillés. C’est en reconnaissant et en comprenant leurs difficultés psychiques spécifiques que l’on se donne les meilleurs moyens de les aider.

Un pas en arrière, deux pas en avant

Le deuil et tous les processus de séparation constituent aujourd’hui un champ d’études très fécond en psychopathologie, surtout aux Etats-Unis et au Canada. Élisabeth Kübler-Ross, médecin suisse qui a porté, dès les années 70, un regard révolutionnaire sur la fin de vie, a été la première à rendre accessible au public une description des états intérieurs de l’homme en deuil. Sa démarche, reprise aujourd’hui par de nombreux thérapeutes et soignants, a permis d’identifier cinq rendez-vous émotionnels incontournables, jusque-là trop souvent relégués dans le non-dit : le choc, le refus, la colère, la dépression et l’acceptation.

Repérer ces mouvements intérieurs s’avère très utile lorsqu’on accompagne une personne en deuil. Bien que ces phases ne se succèdent pas forcément dans un ordre logique pour disparaître au bout d’un an. “Des parents nous disent, des années après la mort de leur enfant : “Je ne comprends pas, je ressens à nouveau de la colère alors que j’avais dépassé cette étape.” Nous savons bien qu’il n’y a là rien “d’anormal”, explique Annick Ernoult-Delcourt, animatrice et formatrice à l’association François-Xavier Bagnoud de Paris.
Le travail intérieur du deuil est un travail de fourmi : un pas en arrière, deux pas en avant. “Il est important de respecter ce rythme et de s’accorder aux fluctuations d’humeur de la personne en souffrance, sans jugement du type “Tu pleures encore ?” ou “Tu t’actives trop !” Pendant quelques semaines, en effet, la personne peut sembler reprendre goût à la vie, avant de “replonger” dans un état dépressif ou une nouvelle phase d’hyperactivité. “Le chagrin est un escalier circulaire”, notait le poète américain Linda Pastan.

Cinq rendez-vous émotionnels

A l’annonce d’un décès – mais aussi de la découverte d’une maladie incurable qui déclenche les mêmes phénomènes (que l’on nomme deuil anticipé) –, l’endeuillé se retrouve comme exclu du monde des vivants, projeté dans une zone sans affects ni sensations. C’est le choc, la sidération, qui semblent l’anesthésier et le rendre incohérent. Un adolescent, apprenant la mort accidentelle de son frère, demanda : “Est-ce qu’il a le bras cassé ? Parce que demain, on a un match de foot, ce serait embêtant…” Un mécanisme de défense courant destiné à protéger de l’impensable.

Pas question alors de chercher à ramener à la réalité celui qui s’en défend par une forme de déni de sa détresse. A proscrire : l’intrusion –”Mais, enfin, on s’y attendait, tu savais bien…”– ou la violence dans le but de le faire “réagir”. En revanche, ce qui importe, c’est la qualité de notre présence (une présence empathique, c’est-à-dire notre capacité à se mettre à la place de l’autre) et la conscience que nous mettons dans chacun de nos mots. “En pratique, moins on en dit, mieux on accompagne”, explique le pédiatre Alain de Broca.

Viennent ensuite les larmes, les cris, la révolte et la colère, signes que la perte devient consciente. Favoriser l’expression de ces émotions violentes est essentiel. “Y a-t-il dans cet hôpital des endroits où l’on peut hurler ?” demanda une mère qui venait de perdre son enfant à Élisabeth Kübler-Ross. Celle-ci lui donna accès à son bureau “pour qu’elle puisse taper contre les murs” (In Vivre avec la mort et les mourants, Rocher, 1997). “Accueillir l’agressivité de l’endeuillé permet de la détourner de lui-même, pour qu’il ne se fasse pas violence”, écrit le pédiatre Alain de Broca (Deuils et endeuillés, Masson, 1997).

L’état dépressif, alternance de tristesse rentrée et d’apathie, engendre chez les individus en deuil l’idée qu’ils ne récupéreront jamais le goût de vivre. “Les rassurer revient souvent à nier ce que ces personnes sont en train de vivre, affirme Annick Ernoult-Delcourt. Tout comme dédramatiser.” La prescription d’antidépresseurs semble autant inconvenante, dans la mesure où, selon l’expression du psychiatre Edouard Zarifian, “des pilules ne peuvent éradiquer les “bleus de l’âme”.” Paradoxalement, évoquer l’histoire commune du défunt et de l’endeuillé peut s’avérer fondateur. “Ces moments sont nécessaires pour que la personne reconstruise des souvenirs qui semblent vite se dissoudre”, précise Alain de Broca.

Peu à peu, l’acceptation – qui n’a rien à voir avec la résignation – amorce l’accomplissement du deuil. Elle se traduit par une intériorisation du mort : une veuve continue l’activité de jardinage de son mari décédé, une mère perpétue le souvenir de son fils à travers une fondation à son nom… Loin d’oublier, on construit une nouvelle relation avec la personne aimée. “La perte se transforme alors en instrument de croissance”, explique Marie-Frédérique Bacqué, maître de conférences à l’université de Lille et vice-présidente de la société de thanatologie. Mais on ne parle de deuil accompli que lorsque l’endeuillé sera à son tour capable de s’investir dans d’autres relations.

Savoir que la culpabilité est omniprésente

Tout le travail du deuil est conditionné par une émotion insidieuse et omniprésente : la culpabilité. Survivre, c’est en effet continuer à éprouver, comme “avant”, des sentiments ambivalents. La personne en deuil se reproche de ne pas avoir assez aimé ou protégé celui qui est parti, tout en lui en voulant de l’avoir abandonnée. Elle refoule derrière sa tristesse une grande colère. “Permettre la mise en mots de cette culpabilité, explique Annick Ernoult-Delcourt, empêche qu’elle ne soit niée, minimisée.” L’écoute empathique s’avère là encore fondamentale. Si l’on s’en sent incapable, on peut orienter l’endeuillé vers des associations spécialisées recevant des personnes qui ont traversé la même épreuve. La force de l’identification ramène peu à peu dans le monde des vivants ceux qui s’en excluent pour se punir inconsciemment.

Eviter les deuils pathologiques

Mais parfois, le processus s’enraye. La personne en deuil semble bloquée dans l’une des phases. Il peut s’agir de déni : ne manifestant aucune émotion, une mère continue à disposer chaque soir les chaussons de son fils disparu auprès de son lit. “Un décalage s’est institué entre la réalité perçue et l’expression émotionnelle qui en découle”, analyse Marie-Frédérique Bacqué (Deuil et santé, Odile Jacob, 1997). On parle alors de deuil différé. Il peut aussi y avoir deuil aigu prolongé : crises de pleurs incoercibles, hallucinations mettant le défunt en scène et vagues d’angoisse prouvant que l’endeuillé est bloqué dans la phase dépressive et débordé par son chagrin. Dans d’autres cas, le deuil est tellement inhibé que des troubles somatiques apparaissent. La personne a comme “zappé” sa peine, mais migraines, problèmes digestifs ou alcoolisme s’installent. D’ailleurs, on considère que ces deuils pathologiques sont des cofacteurs essentiels dans la formation de cancers ou de maladies cardio-vasculaires.

Ces complications du deuil sont le fruit de mécanismes inconscients. Les pertes, les morts que nous devons affronter – comme les naissances – provoquent un violent remaniement intérieur : c’est toute l’histoire de nos liens, de nos séparations antérieures qui ressurgit. On peut alors proposer à celui “qui ne s’en sort pas” de rencontrer un psychothérapeute. “Il faut distinguer ce qui est relié à la perte et ce qui était là avant”, note Annick Ernoult-Delcourt.

“Cependant, le deuil n’est pas une maladie, précise le Dr Bernadette Sternberg, de l’association Naître et vivre, c’est une blessure.” A ce titre, on peut favoriser sa cicatrisation. En sachant qu’elle ne s’effacera jamais totalement.

On réinvente de nouveaux rites

Au Mexique, on se saoule et on fait la fête pendant trois jours. Dans les pays du Maghreb, on engage les services de “pleureuses”… Depuis toujours, les hommes ont imaginé des pratiques pour accompagner leurs morts au moment du grand passage. Ces rites sont moins destinés aux défunts qu’aux survivants : ils facilitent l’expression des émotions et la théâtralisation de la séparation. “Ils permettent de “faire” à la place de “dire” et on sait combien la parole est bloquée dans les premiers jours de la perte”, rappelle Marie-Frédérique Bacqué. A l‘heure où les gestes religieux, ressentis comme vides de sens, sont peu à peu délaissés, on réinvente spontanément de nouvelles pratiques collectives, surtout chez les jeunes : lâchers de ballons blancs pour la mort d’un enfant, utilisation de bougies ou veilleuses pendant que chacun témoigne de sa relation avec le mort, lecture de textes d’intimes pendant la crémation… L’important, c’est de “faire quelque chose où chacun puisse se retrouver, croyants ou non, mais animé par une recherche de symbolique (Jean-Claude Besanceney in Mourir aujourd’hui, collectif dirigé par Marie-Frédérique Bacqué, Odile Jacob, 1997)”.

Michel Onfray, philosophe : “La mort n’accepte aucun cadeau”

Dans son dernier ouvrage (Les Vertus de la foudre 2, Grasset, 1998), l’écrivain tente de consoler, selon ses convictions, l’un de ses amis après le décès de sa fille. Extrait.

“Mais vous le savez bien, la mort n’accepte rien, aucun cadeau, aucun sacrifice ; elle ne joue pas ce jeu-là, autiste, silencieuse, elle ignore tout ce qui n’est pas elle : elle prend, avale, se nourrit de tout ce qu’on lui offre, mais ne régurgite rien ; incapable de reconnaissance, elle prendrait l’univers entier avant son heure si d’aventure on ne lui résistait pas, toutes forces tendues, toute vitalité bandée comme un câble ; elle ne veut rien savoir, rien entendre de votre douleur ; indifférente, elle ne s’en réjouit pas, ne s’en afflige pas. Et, en tout, vous n’aurez réussi qu’à vous faire complice d’elle, aucunement d’Anne et de son souvenir.

Vos nuits passées en compagnie de ses cendres, à proximité de l’urne, vos rêves et vos cauchemars non loin de ses mèches, votre respiration et votre souffle tout près de la photo, son bracelet tourné et retourné mille fois dans vos doigts, tenu dans le creux de votre main, tout cela ne fera qu’ajouter de la peine à la peine. Rien de ce calcul ne se retranchera du compte que votre fille avait dès sa naissance avec le néant : on ne peut délivrer l’autre de ses peines, de ses fardeaux, en prendre une part, même minime, et le travail de deuil n’est pensable qu’entre soi et soi. On ne peut espérer aucun arrangement avec la mort des autres. La consolation n’est pensable que si elle invite l’autre à se ressaisir de ses propres forces. L’ouvrage ne peut être accompli par personne d’autre que soi.”

“Méditer, c’est entrer dans son cercueil”

Onze ans durant, j’ai suivi l’enseignement d’un maître zen, Taïsen Deshimaru. Ce n’était pas une sinécure : il fallait se lever tous les matins à 6h pour être au dojo en posture de zazen (la méditation assise) à 7h30, plus d’une heure durant. Mais ce régime de choc repassait les plis de l’âme au fer de la pratique et érodait les contradictions de l’esprit tout en le débarrassant de ses pollutions. Une seule chose me semblait incompréhensible, une phrase que répétait le vieux maître et qui restait pour moi un koan, une énigme : “Quand vous êtes en posture de méditation, vous devez entrer dans votre cercueil !” Lorsqu’on l’interrogeait, il répondait par des formules tout aussi absconses : “Abandonnez le corps et l’esprit”, “Vous devez comprendre au-delà de la pensée”, etc.

Ai-je aujourd’hui, quinze ans après sa mort, compris cette formule ? Peut-être. Mais je puis simplement dire que la méditation n’est pas seulement un intéressant exercice de repérage psychologique par l’acte de se voir dans le miroir de soi-même, un excellent moyen de vidange du mental trop encombré et une technique de concentration et de respiration efficace : c’est aussi, et surtout, un moment où l’on peut être en contact avec l’énergie, disons cosmique, qui sous-tend toute existence. Comme un au-delà de la vie et de la mort. Un no man’s land intérieur. Un état de silence. Vibrant.

Marc de Smedt

Source : http://www.psychologies.com